• Dans l’univers du bien être et du développement personnel, on entend beaucoup parler de résilience. C’est un concept très séduisant qui permet à tout un chacun de s’extasier sur une poignée de héros et d’envoyer chier tous ceux qui n’ont pas résilié (leur contrat avec la galère).

    Mais qu’est ce que c’est, la résilience ? La première fois que j’ai lu ce mot, c’était dans un bouquin de Cyrulnik, aussi limpide à l’oral qu’imbitable à l’écrit. J’en ai bien saisi la définition mais j’ai eu envie, aujourd’hui, de la vérifier dans le dictionnaire, histoire d’être sûre. J’aime bien savoir de quoi je parle, même si les ¾ du temps je n’arrive pas a exprimer ma pensée avec exactitude. Ceci dit, j’adore les mots « couteau suisse ». C’est très pratique. Tu sais pas quoi dire, ni comment le dire, tu sors le mot et le tour est joué. Même pas besoin de faire une phrase, c’est le tout-en-un de la communication. « Walla », « Wesh » « Yo ! »  « tout à fait » « énorme » « grave » etc. Mais je m’égare.

     

    Résilience, donc : Selon le wikitionnaire, c’est :

    • (Mécanique) Propriété physique d’un matériau de retrouver sa forme après avoir été comprimé ou déformé, élasticité. La mousse à mémoire de forme possède une bonne résilience.

    C’est donc au domaine de la physique qu’a été emprunté le mot et ce n’est pas neutre. Ce mot transporte avec lui le fantasme du bricoleur, celui qui peut réparer les gens comme on répare des bidules.

    • (Psychologie) Résistance psychique face aux aléas de la vie.

    Résistance ? Tien…il me semble qu’il y ait une sorte de glissement, là. Résister, n’est pas retrouver sa forme. Résister c’est faire obstacle à une action ou à une force, ne pas céder sous l'effet d'une force. Matière qui résiste à la compression, à l'écrasement, à la pression. Quand on résiste, on ne se déforme pas, on n’a donc pas besoin de « résilier » (puisqu’on a pas pris d’abonnement). Le chêne résiste, le roseau plie et le lézard fait repousser sa queue. Tu vois l’idée ? Ce point de vue n’est pas sans impact. Si on dit résilience alors qu’on pense résistance, comment se sent la personne déformée par un choc ?

    • (Système) Capacité à absorber une perturbation, à se réorganiser, et à continuer de fonctionner de la même manière qu’avant.

    De la même manière qu’avant ? Vraiment ? Si je comprends bien, on se prend « un bus » dans la gueule, on entre en résilience par la force de sa volonté et puis, pfuit ! Le trauma disparaît, on fait comme si de rien n’était. MRD !

     

    Dans le CNRTL c’est : Force morale; qualité de quelqu'un qui ne se décourage pas, ne se laisse pas abattre.

    Bien tien ! Si t’arrives pas à résilier, tu n’as pas de force morale, tu te décourages, tu te laisses abattre, t’es faible, aller hop circulez, il n’y a rien à voir.

    Je propose une variante à la définition de ce mot que j’ai fini par détester tellement il est connoté (vous les félés du bocal, résiliez-vous et cessez de nous faire chier).

    Résilience : Capacité à absorber un choc, à se réorganiser, et à continuer de fonctionner du mieux qu’on peut.

     

    "- Excusez moi de vous interrompre! Tout ça s’est bien joli, mais ça marche comment ? C’est facile ? Ca s’achète ? Y a une appli ?

    - Mais non, ma p'tit dame ! Beaucoup plus simple, vous avez ça en vous. C’est un peu magique et ça marche très bien. Pour preuve, tous les enfants de salauds sont devenus des Abbé Pierre ou des Madeleine Brès. C'est bien connu !

    - ha bon..."

     

    Et sinon, pour les autres, tous ceux qui ne sont pas devenus des héros, c’est pas gagné, il paraitrait même que ça demande du travail, mais personne ne sait vraiment lequel.

    Des scientifiques et des vendeurs de tapis se sont concertés et après une étude faite dans un grand laboratoire en Californie auprès de trois personnes, ont conclu qu’il fallait de la gratitude. Quand on remercie les gens pour ce qu’ils nous ont fait, on se sent heureux. Du coup, logique :  Les adeptes du petit vieux sur son nuage l'ont toujours dit, faut pardonner, la joue droite, la joue gauche, etc. Grâce à eux, les scientifiques ont réinventé le concept du « dit merci au monsieur ».

     

    "- Tu vois là, le gars qui a prit sa voiture  bourré et qui t’a flingué les deux jambes ? Vas lui dire merci, ca va te faire du bien. Et toi qui a un cancer à cause d’une poignée de salopards ne pensant qu’à se faire du fric a répandu du poison dans ta bouffe à longueur de caddie. Tu peux leur écrire une lettre de remerciement. Non, ils sont pas là. Ils finalisent leur projet de délocalisation de l’esclavage. Nan, c’est super bien ! Les gens sont maltraités dans leur pays, c’est moins cher et c’est moins salissant."

    Ensuite, de nouveaux promoteurs de bien-être ont affiné le truc. Il n’est plus vraiment question de remercier l’auteur du trauma que le principe lui même. Ouais, ça passait moyen.

    "- Tu vois, Gaston, si le monsieur ne t'avait pas renversé, tu n’aurais jamais su, qu’en fait, la vie est précieuse et que deux jambes, c’est super pratique pour marcher. Et toi, Marie-Agnès, si ton Papa ne t'avait pas violé, à l'insu du plein gré de ta mère, tu n'aurais jamais su a quel point un papa et une maman c'est important. Tu n'aurais jamais pu savoir que tu avais une telle énergie pour survivre ! C'est beau ! Allez les enfants, dites merci à la vie."

    On glisse encore un peu sur les évidences, on dérape sur la logique et on arrive tout bonnement à se remercier soi-même de ne pas être mort, d'avoir survécu au pire, de ne pas s’appeler « Christiane F. droguée, prostituée » (quoiqu’elle a résilié puisqu’elle a écrit un super livre qui a fait culpabilisé des millions d’ados mal dans leur peau qui n’en étaient jamais arrivé là).

    "- Hey ! Tu peux te dire merci ! T’as développé des super anti-corps, consécutivement à d’acqua-toffana dans l’eau potable. Bravo ! C’est génial de se remercier d’avoir survécu ! Ouais ! super !

    Euh, excusez moi de vous interrompre..

    - Encore ? C’est pour quoi ?

    - Je voudrais juste dire un truc...

    - Ok mais fait vite, c’est mon texte, c’est moi qui parle.

    - J’ai envie de dire que si ces connards ne m’avaient pas mis des pesticides dans ma bouffe, je serais encore en train de gambader dans les blés, plutôt que de les manger par la racine. Voilà... Je dis ça…

    - Faut toujours qu’il y en ait pour ergoter sur des détails. Pardon, mais Ta Gueule !"

     

    Quelque part, je veux bien admettre que l’idée n'est pas totalement, absolument stupide. Juste, faut pas se gourer dans le positionnement, faut la jouer fine : Étant donné que les enfoirés existent, que ta blessure aussi, et que ton objectif est de te sentir mieux au lieu de te sentir comme une merde avec ton handicap, tu vas essayer de prendre conscience de ce que les événements négatifs ont suscité de positif chez toi. Ainsi, malgré le fait que tu ressembles à rien et que personne ne veut de toi, tu peux te dire oui, mais je suis en vie ! Je suis une personne forte, j'ai résisté, j'ai prouvé que j'existais... 

    Et ma foi, c’est pas si simple. Parce que quand les événements négatifs sont des gens, t’as pas bien envie de les entendre te susurrer à l’oreille (ni eux ni personne du reste, et les conneries sont si vite dites) à quel point tu leur est redevable de ce que tu es devenu.

    "- Dis merci à papa, c’était pour ton bien ma chérie. Et essuie la goutte au coin de ta bouche."

    Mais grâce à la résilience, si tu ne le tues pas après ça, tu pourras te remercier d'être un maitre zen, et si tu le tues, tu te remercieras d'être une guerrière. Tu vois, à tous les coups tu gagnes.

    Résiliez vous, résiliez vous qu’ils disaient !

    Ca sent le Yakafocon à plein nez. C’est un peu le problème avec les livres et magasines de bien-être, les démarches thérapeutiques deviennent des injonctions au bonheur. C'est pratique pour se dédouaner. Avec tous ces conseils à portée de main, si vous n’allez pas mieux, c’est que vous le voulez bien. Nous, on aura fait tout ce qu'on pouvait.

    Alors quoi ? me demanderez vous. Alors rien du tout ! je vous répondrai. On fou la paix au gens, on ne les juge pas, on ne leur demande rien, on les prend et on les aime comme ils sont. S'ils arrivent à résilier leur abonnement à la dépression c'est génial. S'il n'y arrivent pas, on les aime quand même. Parce qu'une personne malheureuse, c'est d'abord une personne, et son malheur n'est qu'une partie d'elle même. Mais j'y reviendrai. Ou pas.

    Des bisous, et on peut causer en dessous si vous voulez.

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  • Cet après midi, j'entends, dans la rue, un enfant hurler. Ça arrive assez souvent dans le quartier, mais là, les cris étaient particulièrement inquiétants. Je vais donc à mon balcon pour voir, au cas où. Sur le trottoir d'en face, un homme bat un jeune garçon. Effarée par la violence des coups, je reste un moment figée. Puis je me réveille. De mon huitième étage je hurle, vocifère, tente d'interpeller les passants indifférents. J'appelle le 17 : On envoie une voiture. L'enfant pleure, il se cache sous une camionnette stationnée. Une vieille femme s'arrête, parle à l'homme qui semble l'écouter. L'enfant sort de sous le véhicule. L'homme contourne la vieille, attrape l'enfant, le cogne encore. La police n'arrive pas. L'homme coince l'enfant entre ses jambes, coups de poings dans la figure. Je hurle encore. "Stop ! Stop ! Arrêtez le !" Un couple, des hommes, des femmes passent, se retournent sur la scène, pas un ne s'arrête, pas un ne sort son téléphone. Je rappelle le 17. La voiture est partie.

    L'enfant est debout. Ils marchent côte à côte, l'enfant se retourne contre l'adulte, frappe, en criant, l'homme réplique avec un coup porté à la tête. L'enfant s'écroule. La voiture n'est toujours pas là. Je hurle. Coups de pied dans le dos, dans les jambes de l'enfant qui fuit en rampant. L'homme attrape une jambe et le traine sur le trottoir rugueux. Je n'en peux plus, il faut que ça cesse. Je descend.

    Quand j'arrive sur le trottoir d'en face, l'enfant  (12 ou 13 ans) est assis sur le capot d'une voiture, en larmes, une pommette en sang. L'homme (20, 25 ans) semble calme quand il lui assène un nouveau coup qui le fait tomber de la voiture. J'interviens. L'homme fonce vers moi, me parle à trois centimètres ses yeux durs, plantés dans les miens.

    - Ne cherchez pas à m'intimider, vous ne me faites pas peur. Reculez, monsieur ! Il recule.

    C'est l'enfant, maintenant qui m'insulte. J'ai rien à dire, c'est son frère. Que la raison invoquée ne me semble pas pertinente le dépasse. Non, le fait d'être de la même famille ne justifie pas une telle violence. La femme qui avait suivi se mêle de la discussion.

    - C'est le petit qui cherche, il est pas allé à l'école. Ils s'attendent visiblement tous les trois, a ce que je me ravise, mais têtue bourrique, j'insiste. Non, on ne frappe pas pour ça. Rien d'ailleurs ne peut justifier un tel comportement.

    - C'est à cause de gens comme vous que la société avance pas ! Me dit l'homme. Alors là j'en reste bouche bée. Je ne sais même plus ce que j'ai répondu. A un moment, je lui ai dit qu'il se comportait comme une bête sauvage. Il m'a demandé comment mes ancêtres s'étaient comportés en Afrique, ce à quoi j'ai répondu, "comme vous aujourd'hui, et bien pire, mais je ne vois pas en quoi ça vous autorise à maltraiter votre petit frère." Il a répondu qu'ils étaient en train de prendre le relais, qu'ils nous coloniseraient. Il m'a dit aussi qu' il savait où j'habitais. J'ai demandé si c'était une menace, il m'a assuré que c'était une promesse. J'ai parlé de la police. Nous n'étions dupe ni lui ni moi de la portée de cette menace. Il m'a d'ailleurs donné son adresse, que je lui ai fait répéter ainsi que son nom. Moi qui ne les retiens jamais, là, ça s'est imprimé sans difficulté. Pendant ce face à face l'enfant s'était éloigné. J'allais pas passer la journée dans la rue, je lui ai tourné le dos et suis rentrée chez moi.

    Pendant le quart d'heure qu'a duré notre altercation, pas une fois je n'ai reculé. Je n'ai pas fait preuve d'une répartie extraordinaire, J'ai beaucoup dit "mais enfin, c'est pas une raison !"  J'ai employé des phrases, un vocabulaire totalement inadapté à la situation et à mon interlocuteur. J'ai parlé de la lie de l'humanité, de l'inanité de son raisonnement, et de son effarante violence morbide. Pourquoi des phrases pareilles ? Mais j'ai tenu tête, je n'ai pas reculé. J'étais vraiment seule dans cette rue, et je n'ai pas reculé.

    Ce qui m'a le plus déstabilisé, c'est son calme sa certitude d'être dans son bon droit. C'était moi qui tournais pas rond, pas lui.

    La police est venue, plus tard, à la maison. J'ai fait une déposition, transmis le signalement, le nom et l'adresse de l'homme.

    Je suis allée travailler, et puis une gentille personne m'a demandé si ça allait. J'ai raconté la mésaventure, j'ai pleuré et puis j'ai fait mon atelier théâtre. Ensuite je suis allée déposer une main courante. La famille est connue des services de police. L'enfant est fiché. J'ai compris sans qu'ils ne me le disent clairement, qu'il faisait le gué pour les dealer du coin. Et j'ai fini par me demander, si en fait, l'homme ne le corrigeait pas à cause de ça. Il bossait avec les dealer au lieu d'aller à l'école. N’empêche ! Est-ce que ça justifie une telle violence ? On m'a demandé d'identifier l'individu sur une photo. Difficile.  La police me dit que ce sont les mineurs les plus violents. Quand il sont blessés lors d'une rixe, ce sont des mineurs qui sont en cause. Pour le coup, j'aurais presque envie de retrouver l'homme pour en avoir le cœur net. Je suis rentrée chez moi. Je suis fatiguée, triste, un peu désespérée.

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  • Je n'aime pas travailler. J'aime être. j'aime être avec des personnes avec qui je fais des choses que j'aime. Quand on me paie pour faire ces choses, c'est bien, parce que ça me permet de payer pour faire des choses que j'aime avec des gens que j'aime.


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  • Brève

     

    - Qu'est ce que tu fais dans la vie ?

    - Je vis. C'est un job à plein temps.

     

     

     

    Installation : Rodrigue Glombard

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  • Je ne suis rien

     

    Je ne suis rien, je ne suis personne.

    Tu n’es rien ni personne.

    Qui sont les gens qui sont des personnes ?

    Combien faut il de rien pour faire une personne ?

     

    Qu’est ce qu’une personne ?

    Qu’est ce que le rien ?

    Et ta main dans la mienne

    Ne faisons nous qu’un ?

     

    Nous ne sommes rien

    Nous sommes la multitude

    Que peuvent quelques personnes

    Contre une multitude ?

     

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