• Ce soir il y a longtemps

    Ce soir il y a longtempsJe sens bien, aujourd’hui, que je suis dans un état émotionnel particulier. C’est à dire que je suis plus sensible, plus fragile que d’habitude. Depuis deux ans, c’est comme si je me remémorais de vieux souvenirs et que je constatais par bribes que j’avais régressé. Je ne sais pas si c’est une régression en fait, c’est peu être une chance.

    Oui, aujourd’hui, je suis fragile, sensible. J’ai très peur. Je me dis, un peu pour me rassurer, que c’est certainement bon signe. Que c’est la peur de lâcher la branche qui me rattache à mon passé, que si j’ose le faire, ce n’est pas le précipice qui m’ouvrira ses bras, mais ma propre sérénité. Cependant, je ne lâche pas.

    De quoi ai je peur ? Je ne sais plus. Je ne sais plus si mes réponses sont encore justes. Je ne sais pas si je n’y réponds pas par habitude, parce que je connais les mécanismes, que je peux faire le compte avec ces réponses là. Je ne sais pas si ce sont les bonnes. Je doute de plus en plus.

    Je me relis et je vois que j’ai fais une faute de frappe. J’ai écrit « peur de qui » au lieu de « peur de quoi ». Je me corrige et je repense forcément à mon père, ce vieux croquemitaine. Ai-je vraiment encore peur de lui ? Est ce que je ne pense pas à lui par habitude plutôt ? Le méchant ça a toujours été lui, il n’a pas volé son titre. Avec le temps, il est peut être devenu l’incarnation de toutes mes peurs. Il est probable, possible, que ma peur la plus grande, soit de ne plus avoir peur de lui. Il faut peut être que j’arrive à me dire, toute seule, ça y est, c’est fini, tu es en sécurité, c’est fini, la…, la… Tout va bien. C’est fini. Je suis en sécurité. Tout va bien.

    Je pleure en silence en écrivant ces mots, je ne sais pas vraiment si je me sens libérée. Je pleure en silence pour ne pas alerter ma fille. Que lui dirais-je ? Que sa maman, peut être, pleure sur un passé qu’elle n’ose pas lâcher. Qu’elle n’ose pas croire que, ce soir, pour la première fois après tant d’années, elle accepte d’être à nu.  Débarrassée des ses oripeaux. Qu’elle ne sait pas si elle est soulagée ou triste. Qu’elle ne sait pas si elle pleure sur le temps perdu ou si elle rit de l’absurdité de la vie. Mieux vaut que je pleure en silence, je ne saurais que lui dire.

    Je voudrais que mes larmes coulent jusqu'à ce que l’abcès soit vidé, à sec. Mais peut être devrai-je rire. J’ai envie de crier, danser, boire à m’en rendre saoule, saoule à aimer n’importe quel frère ivrogne, moi qui ne bois pas.

    Je ne sais pas si je viens de comprendre, si le déclic a eu lieu, ou si c’est une crise et que demain, après demain, à la première difficulté, j’aurai oublié. Je ne comprends pas pourquoi, ce soir, je comprends mieux que n’importe quel soir, des choses que je sais depuis toujours. Je ne sais pas pourquoi ce soir je sais que je ne dois pas avoir peur. Pourquoi, soudain, je comprends que la vie, je la connais. J’ai déjà vécue tant de peines ! Il me semble si évident, maintenant que j’ai des difficultés et des facilités, des contradictions et des ambivalences, des points faibles et des forts aussi. Qu’autour de moi, il n’y a pas de grands prédateurs, juste des gens qui se débattent eux aussi avec leurs peurs. Alors bien sûr il y a les cons, les névrosés, les psychopathes, les méchants, les ceux sans morale, ni vergognes les salopards de première. Ceux qui ont du pouvoir, et les mesquins. Mais putain, depuis le temps, j’en ai appris sur eux. J’ai plus grand chose à craindre. Je sais les repérer, les fuir, ou m’en défendre. J’en croiserai encore dans ma vie, et s’ils me font mal, aucun ne pourra me détruire. Parce que je ne suis plus une enfant impuissante.

    Que va t il se passer demain ? Dans quel état d’esprit vais je exister dans le monde ? Vais je avancer, accrochée à mes inquiétudes comme à un bouclier ? Sera-ce encore une journée de quête de baumes, de soins, et de réassurance pour des plaies soignées depuis longtemps ? Je crois que c’est ça. Oui, et je crois au ça porte un nom, nan ? Quand on est guérît de quelque chose et que l’on se croit toujours malade, comme si le cerveau ne comprenait pas que la plaie est refermée, que le corps, se souvient tellement de sa souffrance, qu’il gémit encore alors que même la cicatrice s’est effacée. A l’instar du membre fantôme, il y aurait une plaie fantôme.

    Je peux lâcher mes béquilles. Je n’attends pas de miracle. La vie ne sera ni plus belle, plus brillante, ni plus facile, mais peut être serai-je plus légère sans mon équipement d’handicapée.

    Il s’est passé quelque chose ce soir, et il faudra que je m’y habitue. Je sens que mes épaules sont encore remontées, ma mâchoire crispée dans le vide, je crois, car je n’arrive pas encore à en être sure, que j’ai changé. Que ce changement, c’est de réaliser qu’il s’est fait il y a longtemps, mais que je ne pouvais y croire.

    Ça me fait penser  à une anecdote. J’étais enfant, je devais avoir 10 ans. Je rêvassais devant la télé quand une nouvelle m’a émue. Une magnifique jeune femme, aimée de tous, venait de décéder. A ton du présentateur, c’était un drame international. J’ai foncé devant la maison pour rejoindre ma mère qui parlait avec le voisin.

    - Maman ! Y a une dame qui est morte à la télé !

    - Qui ça ?

    - Marilyn Monroe !

    - Mais ça fait 15 ans ma chérie.

    Voilà, j’apprenais avec violence un scoop suranné. Comme aujourd’hui.

    Ça me fait sourire, je ne m’en sens pas désenchantée. C’est un peu dommage, peut être, mais mieux vaut tard que jamais. J’ai plus de tendresse que d’aigreur.

     

    Je ne sais pas si ce sont les haricots en boite que j’ai cuisiné de soir, mais la vache, je vais réessayer !


  • Commentaires

    1
    Vendredi 31 Juillet 2015 à 06:39

    Quasiment impossible de laisser un commentaire derrière ce billet. Tes pensées t'appartiennent.

    Cependant je me permets de m'arrêter car ... tu me rappelles ...

    Moi ... il n'y a pas si longtemps ...

    Je me relis à travers toi.

    Je peux juste te dire : oui, ça va aller maintenant. Il restera toujours quelques " trous ", mais ça va aller. Et de mieux en mieux. Parce qu'on n'arrête jamais de grandir. 

    Et c'est bien.

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