• Dévastée

    Assise, penchée, sur la table de la cuisine, j’attends. Dans les dessins de la toile cirée, comme dans les fils de ma pensée, je cherche les signes, les éléments, les clefs qui me délivreront de lui. Le cahier et le stylo posés devant moi attendent, eux aussi, que quelque chose se passe. De temps en temps je lève la tête, regarde mollement vers la fenêtre. La pluie, triste et sournoise se cherche un sens à mon esprit. Le chat sur l’étagère dort. Lui, il n’attend rien. Il est là, indifférent. Il est une vie bloc, une vie révélée. La radio, trop forte, me harangue de toute sa frivolité. Je préfère les plaintes et les soupirs. Tant de joie, d’amour étalé, est obscène.

    Inerte, le cerveau en flammes, l’âme en déroute, je ne sais plus depuis combien de temps j’attends. Je me souviens seulement d’avoir dit, « reste» Et je me suis perdue dans une attente dilatée. Mes larmes m’écorchent l’âme, mais restent désespérément accrochées à mes paupières. De mon regard, plus rien ne coule, de ma gorge irritée plus aucun appel ne jaillit ; Je suis rivée en moi-même.

    J’espère un bouleversement, un typhon qui me dévasterait. Un murmure nouveau, une déclaration jamais entendue, une caresse, première caresse à chaque fois. Je rêve au phoenix. Je veux détruire dans le seul but de reconstruire. Bruler les souvenirs, qu'en naissent de nouveaux, partir juste pour revenir. J'ai hurlé, pleuré, je suis morte, maintenant je veux espérer et croire, je veux être heureuse, je veux aimer. Je ne sais plus que vouloir, je ne suis plus que vouloir. Dure et immobile, coulée dans le vouloir comme dans un bloc de béton. N’y aurait-il qu’un geste à faire, je demeurerais figée. Comment ne plus vouloir quand il ne reste que cela ?

    Le ciel s’obscurcissant annonce précocement la nuit libératrice et piégeuse. Nuit du sommeil, de l’oubli et du rêve, mais aussi des souvenirs, des regrets et des cauchemars. Nuit de toutes les solitudes, nuit amère éplorée. L’angoisse me ronge. Et si le hasard et la chance n’existaient pas, d’où me viendra l'amour ? Une voix me suggère « Ouvre toi, lâche prise. La maîtrise est une illusion » Une autre lui scande «  Si tu lâches, tu tombes ! Tu ne finiras jamais de tomber. Il n’y aura pas d’atterrissage, pas d’os brisés, pas de guérison, qu’une interminable chute, un infini glissement en toi-même ».

    Le jour devient bleu, c’est sa dernière lueur. Je jette un regard par la fenêtre, ne voit rien. Le néant est là et semble m’attendre. Je regarde mon poing crispé. Un à un, douloureusement, je déplie mes doigts meurtris. J’examine ma paume, elle est sèche et ridée. Ma main déformée garde la marque du poing fermé. Même ouverte elle semble recroquevillée.

    Une larme s’écrase sur ma paume vieillie. Une faille s’est ouverte, un mouvement naît. Je ne suis donc pas toute à fait morte. Chétif témoignage de tant d'espoirs dévastés. Je referme mon point sur ce trésor et l’embrasse. J’ouvre ma main, la goutte de sel à disparu, tout est éphémère, même l'amour déçu.

    Photo : Edith Lafay


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