• Entre foi et prétention

    Entre foi et prétentionComme je suis à la fois susceptible et rancunière, je repense parfois à la lettre de refus de la maison d'édition à laquelle j'ai envoyé mon manuscrit. Alors que je me préparais à recevoir une lettre type, j'ai eu la surprise douloureuse de lire un commentaire manuscrit qui me disait que mon livre était convenu, sans intérêt et qu'il sonnait faux. "Outch !", ai-je fait sur le moment, et maintenant je rumine. Pas tous les jours, pas longtemps, mais régulièrement. Je me pose des questions sur la pertinence de ce propos assez violent. C'est comme ça que je l'ai lu, en tout cas. Je précise que si mon orgueil à été touché, ce n'est pas que je m'attendais à un accueil  dithyrambique, je n'ai pas cette prétention. La preuve,  j'en parle ici à coeur ouvert, et je l'ai déjà fait sur FB. J'aurais pu passer cet échec sous silence, me mettre à l'abris de possibles satisfactions que mon échec eu pu procurer à certains. Je passe aussi sur le pourquoi de "tant de haine", après tout,  je suis une auteure obscure parmi tant d'autres, et une lettre type aurait suffit. Isn't it ? Non, juste je me demande si cette personne avait raison, et si oui, en quoi ? 

    Je vais d'abord retranscrire ici la note en son entier. Ca nous  permettra d'y revenir et de savoir de quoi qu'on cause.

    " Votre manuscrit manque d'intérêt, il y a des centaines d'ouvrages déjà parus sur les déboires d'une adolescente. Le ton donné ne concorde pas, cela ne sonne pas vrai. Même si ce sont les paroles d'une "jeune fille", il ne faut pas oublier la dimension littéraire."

    En lisant ces mots, j'ai tiqué sur presque tous les maux. "Votre manuscrit manque d'intérêt", elle n'a pas aimé, ok, je passe. "Des centaines d'ouvrages déjà parus sur" L'argument du manque d'originalité d'un thème me fait doucement rire. Comme si, la mort, l'amour, la guerre, see sex and sun étaient des thèmes super originaux ! Il est vrai que personne n'a jamais écrit la dessus. Par contre la façon dont on aborde un thème peut manquer d'originalité, ça, oui. Le thème en lui même ? Faux procès ! Le thème de mon manuscrit ? "Les déboires d'une ado ?" Là, je tique sévèrement sur le choix du mot "déboire". Faut dire que le thème de mon manuscrit porte sur la difficulté d'une ado à se construire après s'être fait violer par son père. Le mot déboire est il bien choisi ? Du coup, je suis retournée au dico, c'est ce que je fais toujours quand j'ai un doute, et douter, j'en ai fait une sorte de spécialité. Dans le dico, donc, on trouve cette définition : Déboire, Événement qui suscite la déception. "Merde ! j'ai été violé par mon père, je suis déçue !  Est-il besoin de revenir sur ce qu'est un viol, incestueux qui plus est, sur une jeune ado ? Peut on le mettre sur la même échelle que "Mes parents veulent pas me payer un scooter", ou, j'm'e suis faite engueulée alors que j'avais rien fait !" ?  Soit la personne n'a pas lu le manuscrit, soit elle a un coeur de pierre, soit elle est conne, soit c'est un thème qui la dérange tellement, qu'elle se met en colère dès qu'on l'aborde. J'ai déjà vu ça. C'est du même acabit que les "elle l'a bien cherché", "Y a pas mort d'homme", surtout faites la taire on ne veut pas en entendre parler. Dans ce cas, il aurait peut être été moins politiquement correct, mais plus sincère d'écrire : "Arrêtez de me faire chier avec ces histoires de viol, ça me fou les glandes je ne veux pas en entendre parler, et puis c'est pas vendeur. Ok, ce n'est pas la ligne éditoriale. Ensuite, "Le ton donné ne concorde pas, cela ne sonne pas vrai " Excusez moi du peu, bibiche, mais je m'inscris en faux ! T'as des ados à la maison ? Parce que moi, oui, de plus, j'en fréquente tout plein (au moins pendant l'écriture du bordel) et cerise, je me suis plus que largement inspirée de journaux intimes,  témoignages et forums internet. Peut être que la lectrice ne parlait pas comme ça à 13 ans, moi, oui, et j'en connais d'autres. Puis, "La dimension littéraire", là ok, ça se discute. Mon histoire est écrite à la première personne du singulier (je, pour les intimes) et se passe sur 17 années. J'ai décidé de faire évoluer l'écriture en même temps que mon personnage. Au début elle parle comme une ado, (j'ai quand même gommé les fautes d'orthographe, de vocabulaire, et les fautes de syntaxes les plus grossières) à la fin mon héroïne parle comme une femme de 30 ans. J'ai donc écrit comme on parle. C'est un choix. Je comprends qu'elle n'ait pas aimé. C'est une question de parti pris. Je ne fais pas parti de ceux qui pensent que la langue orale ne peut pas s'écrire puisqu'elle est orale, que la langue écrite est une sorte d'objet sacré à auquel on ne peut pas toucher. J'adore les belles lettres, comme on dit, hein, mais pas que ! Il y a de la poésie dans la langue orale, et il faut l'écrire telle quelle pour en garder toute la musicalité, toute la saveur. Un "yo! man !" n'évoque pas la même chose qu'un "Je vous salue, l'ami !"

    Et c'est là que la boite à emmerdes1 me titille. Après avoir démonté son commentaire, que reste-t-il ? Dois-je garder quelque chose, est ce que je ne passe pas à côté de conseils précieux, à exhumer sous des tonnes d'approximations et de maladresses, s'entend ?  Puis-je me contenter de penser que c'est une conne qui n'a rien compris à Mon Oeuvre ? Un peu facile, non ? Le mieux, bien-sur, serait d'en discuter avec un autre lecteur. Sauf que. D'une part, Les personnes à qui je l'ai fait lire, ne sont pas des pros. Auront-ils le recul et les compétences nécessaires pour argumenter en détail ? D'autre part, ce sont des gens que je connais, évidemment. Auront-ils le recul nécessaire, les couilles, la folie de me dire ce qu'ils pensent sincèrement ?  Je connais une seule personne qui m'a dit qu'elle n'avait pas aimé, et pourquoi. Son désaccord tenait sur le traitement que j'en ai fait. Clairement, nous ne sommes pas d'accord sur ce point. Ce n'est pas ce que j'ai voulu dire et je comprend qu'elle n'ai pas aimé mon point de vue. Je n'ai pas voulu écrire ce type de livre. Si je sais retranscrire ce qu'elle m'a dit, elle aurait préféré un livre plus "témoignage" qui rend compte avec réalisme et cruauté, l'horreur, le cauchemar quotidien d'une victime de viol. Si je suis complètement d'accord avec le fait que c'est un cauchemar quotidien, un peu comme après un accident ou la victime aurait subit de multiples blessures extrêmement graves, fractures ouvertes, éclatement d'organes, perte de membres... et qui aurait du se remettre seule, sans soin, et discrètement, en silence, parce que, vraiment, elle est trop moche dans cet état là2. Ouep, un cauchemar, c'est clair. Sauf que, ce que j'ai voulu dire, c'est que la victime vit ce cauchemar en ignorant  ses blessures et ne comprenant pas elle-même que c'est peut être parce qu'elle est cul-de-jatte qu'elle ne peut pas courir. Voyez le soucis, à la base ? Et puis encore, ces personnes auront ils envie de se coltiner une autre lecture, de celle qui demande qu'on y revienne avec son stylo. Auront ils l'envie, le temps, c'est pas leur boulot, quoi,  ils ont une vie ! Puis il y a vous, mais vous n'avez pas lu mon manuscrit. Certains en ont lu une bonne partie sous le nom de "Chronique d'une gamine comme les autres " avant que je ne retire les 3/4 des posts. Certains m'ont même encouragé, poussé, et mis en tête l'idée de le faire publier. Des certains que je remercie, car même si je me suis faite jeté, et je n'ai pas dit mon dernier mot, m'on permis d'y croire et de vivre une belle aventure.

    Donc me voilà là,  tra la la la y tou, de mes tergiversations et je ne suis pas allée bien loin. En plus il est 4h50, je ne dors pas, puisque je tergiverse, je rentre de nouveau dans un cycle d'insomnies, et C'EST NUL! Mais je m'égare. Quitte à ne pas dormir, autant aller jusqu'au bout de mon truc. Alors je me disais que je pourrais essayer de faire l'exercice inverse. C'est à dire reprendre ses mots et essayer de les comprendre, les justifier. C'est parti, mon kiki, ton kiki, son kiki, car c'est bien connu, kiki, c'est le kiki de tous les kikis.

    "Votre manuscrit manque d'intérêt", elle n'a pas aimé, ok, pourquoi ? parce que... "Des centaines d'ouvrages déjà parus sur les déboires d'une ado" Mon histoire serait donc qu'un ramassis d'anecdotes insipides qui ne démontrent pas la difficulté d'être ? Dit comme ça, c'est dur, et en plus ça n'explique pas en quoi ni pourquoi... Décidément, sans explication, sans exemple, cet exercice promet être dicifile... Est ce que je dois reprendre mon manuscrit, le relire à la lumière de cette critique ? Est ce une bonne chose à faire ? Est ce que je ne risque pas tout simplement de le dénaturer en voulant complaire à une critique non étayée, car après tout, je n'ai que très peu d'éléments, voire pas du tout d'ailleurs ou carrément de le déchirer, et de le mettre à la poubelle ?  Au risque de passer pour une lâche (merci maman pour ce joli mot que tu m'a appris) ou pour une prétentieuse inepte (merci a mon esprit malade d'en avoir déduit cela) peut être qu'après tout, je dois laisser mon manuscrit tel qu'il est et l'envoyer à d'autres maisons d'éditions, jusqu'à ce qu'il soit édité ou que je me lasse ? En fait, je ne saurais répondre à la question, je reste entre foi et prétention. Croire en moi, croire en l'autre ? Faire le pari que peut être, il n'est pas si mauvais que ça, que même il pourrait être bon. Imaginer qu'un jour je trouverai un lecteur qui saura me guider vers une valorisation de mon histoire. Et si c'était possible ? Hein ? Et si j'avais un peu de talent ?

     

    1) le cerveau, 2) Image empruntée au , psychiatre-psychothérapeute spécialisée en psychotraumatologie.  Responsable de l'Antenne 92 de l'Institut de victimologie site : http://memoiretraumatique.org/ Présidente de l'association mémoire traumatique et victimologie site : http://memoiretraumatique.org/


    Tags Tags : , ,
  • Commentaires

    1
    Magasine
    Samedi 14 Avril 2012 à 09:17

    Je dirais que ce n'est pas un seul retour qui permet de faire foi.  Il t'en faudrait plus pour les comparer, les opposer (et surtout des constructifs, plus étoffés).

    Je crois qu'il est en tout cas très clair que tout ça te tient très à coeur (et je comprends pourquoi, et le soutien profondément).  C'est là mes reflexions en vrac, je n'ai pas relu l'exemplaire que tu m'as donné récemment, donc pas forcément pertinentes non plus.  Mais le fait que tu doutes autant n'est-il pas une indication que tu n'es toi même pas sûre d'avoir "terminé" ce livre?  J'ai le sentiment que c'est le message que souhaite transmettre ce refus inapproprié, maladroit, insultant.  Est-ce que tu es vraiment allée au bout de ce que tu voulais faire resentir, ou est-ce que certains passages ne sont pas traités un peu en surface, parce que difficile à comprendre et à faire comprendre, donc d'autant plus complexe à faire vivre et resentir.  Et puis surtout trop épouvantables à faire vivre.  Pour que le lecteur soit touché par le texte, il faut que l'écrivain soit ravagé par ses mots.  Et c'est difficile de plonger volontairement là dedans, d'accepter de se faire mal, pour en sortir quelque chose de poignant.  Est-ce que c'était quelque chose que tu étais prète à faire au moment où tu as écrit ton livre?  Ou est-ce que tu as (involontairement, inconsciemment) évité d'aller jusqu'au bout de l'horreur ?

    Tout ceci est une reflexion de 9h du matin après avoir dormi moins de 5h chaque nuit de la semaine, donc euh... à prendre ou à jeter, mais surtout sans se prendre la tête.

    Des bisous.

     

     

    2
    Samedi 14 Avril 2012 à 11:40
    luceluciole

    Bon j'ai un tout petit peu d'expérience sur la réception des critiques tu sais. Plus pour mes mises en scène que pour mes écrits mais ça marche un peu pareil. Il y a deux sortes de critiques, celles que l'on fait pour le créateur et celle que l'on fait pour soi. Celles qui seront faite pour toi, tu vas les reconaitre tout de suite, parce que immédiatement ça va te parler, ça va venir faire un écho à tes propres interrogations sur ton ouvrage et ça va te donner envie de retravailler, d'aller plus lon. Celles qui seront faite pour celui qui les émets, te laisse un sentiment d'incompréhension et d'injustice et créé un doute là ou il n'y en avait pas, te laissant dans l'incapacité d'en faire quoi que ce soit. Là, la personne qui a écrit ces mots l'a fait pour elle, pour des raisons qui lui appartienne, pas pour toi. Elle ne s'adresse pas à toi, elle ne s'est pas demandé une seconde ce que tu en ferais, tu peux en être sure, sans quoi elle aurait fait l'effort d'étayer ses propos. Ne perd pas ton temps à essayer de comprendre ses motivations, ni à savoir quoi en faire. Il n'y a rien à en faire qu'à passer ton chemin.

    En conclusion, il n'y a pas de vérité en art, si cette critique ne t'aide pas, tu la jettes à la poubelle et tu attends la suivante.

    Quand j'ai mis en scène le temps et la chambre j'ai eu une flopé de critique, certaine m'ont appris quelques chose sur mon travail, d'autres m'ont appris des choses sur les gens qui les faisait. Tu es intelligente, sincère, honête, balaie tout ce qui ne te fait pas d'écho, et écoutes ton instinct, au final c'est lui qui a toujours raison.

     

     

    3
    Alix C
    Jeudi 26 Avril 2012 à 11:52

    Absolument d'accord avec Luce pour ce qui est du traitement de la critique. Pour la lecture, peut-être dois-tu tenter de trouver un pote ou potesse, pas trop proche de toi pour tenter d'être un peu objectif dans la critique. Je l'ai fait pour un copain, exercice difficile quand on n'est pas pro, mais très enrichissant. Courage et continue !

    Pas trouvé le formulaire de connexion alors ajouté une lettre au prénom. 

    4
    AUDE DITE ORIUM Profil de AUDE DITE ORIUM
    Vendredi 27 Avril 2012 à 03:39

    Alix C : Merci, mais c'est déjà fait, plusieurs fois, même... ;-)

     

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :