• Il y a vingt ans, comme aujourd’hui.

    Je suis en retard. Je déteste ça. Je décide de me garer dans le premier parking que je vois, au diable l’avarice. Je ne peux pas risquer de tourner pendant une heure avant de trouver une place. Pas le temps. Je sorts du parking, je suis plus loin que prévu. Je vais arriver en retard. Ne pas trop me presser, ne pas arriver essoufflée. Je guette le regard des passants. Suis-je belle aujourd’hui, suis je désirable ? Encore une rue à traverser et je l’aperçois. Je vois sa tête de profile entre un panneau publicitaire et une indication de rue. Il fume une cigarette. Bonne nouvelle. Je mâche un chewing-gum pour me faire passer l’odeur de celle que je viens de griller. Il ne sera donc pas incommodé par l’odeur de la cigarette. Je me rapproche. Il est à la sortie du métro, comme convenu. Il regarde son téléphone. Je regarde ma montre. Trois minutes de retard. Ca va, ce n’est pas encore un manque de respect. Il n’a pas eu le temps de se dire que je ne viendrai pas. Je m’approche encore. Il ne me voit pas. Je sourie. Mon cœur bat. Je suis drôlement contente, c’est fou ça. J’ai un peu le trac aussi. Je prend une grande inspiration, je secoue les bras, je souffle et je le regarde a nouveau. Il ne me voit toujours pas. Il a si peu changé ! Il a bien vieilli. Ca y est, il m’a vu. Il a un grand sourire, il écrase sa cigarette et vient vers moi. Nos pas sont rapides, une précipitation lente et mesurée. Nous nous arrêtons à 40 centimètres l’un de l’autre. Nous nous regardons dans les yeux une, deux, trois secondes,

     «  - Ca va ?

    Très bien, et toi ? »

     On se fait la bise, le bras droit sur le bras gauche de l’autre. Nous nous regardons encore furtivement.

     « On va manger ?

    On va manger.

    Tu vas bien ?

    Oui, j’avais peur d’être en retard.

    Tu n’es pas en retard. »

    Et puis je ne sais plus. De quoi avons nous parlé pendant les cinq minutes de marche qui nous séparait du restaurant ? Je ne sais pas, dialogue intérieur blabla extérieur peut-être.

    Je marque un temps avant de rentrer dans le restaurant, il s’efface et me propose de rentrer la première. J’ai fais ça instinctivement, maintenant ça à l’air d’un test. Je lui sourie et le remercie exagérément, pour faire croire à une plaisanterie.

    On nous installe à une table, petite table ronde, pour deux, au milieu de la salle. Il me demande si ca me convient. « Oui, parfait ! » Je m’en contrefiche. Je choisi la place que je préfère, face à la sortie. Instinct.

    Nous nous regardons, nous nous dévisageons en silence et nous rions. Deux gosses, deux ados, et nous recommençons. L’un de nous deux dit qu’il est content de ces retrouvailles, l’autre approuve. Et nous recommençons à nous dévisager et à glousser. La serveuse nous apporte les cartes que nous ne regardons pas.

    Je le regarde, je le dévisage. La couleur de ses yeux si intensément bleus, le dessin de sa bouche, ses mimiques, ses rides, il est beau. Il a ce charme que je n’ai jamais bien compris. 

    On essaye de se recaler. Quand s’est on vu pour la dernière fois, dans quelles circonstances ? Comment s’est on perdu de vu ? Pendant vingt ans ! Et puis, que s’est il passé depuis, où s’en est on arrêtés ? On décide d’y aller par bribes, comme ça nous vient. La serveuse vient prendre notre commande. 

    « Oh pardon ! On n’a pas regardé !

    C’est pas grave, prenez votre temps !

    Merci. 

     Alors, dis moi.

    Je me suis marié, j’ai deux enfants, j’ai divorcé… » 

    (Oh c’est bon ça ! Mais qu’est ce qui te prend de penser ça ! T’es encore marié, toi, je te rappelle !) 

     « Je me suis remarié, il y a deux ans… »

     (Eh merde ! Oh mais, tu vas arrêter ça tout de suite !)

     Et puis, et le boulot, et la vie, et les amis. Voilà, on est à peut prêt à jours. La serveuse revient prendre notre commande.

     « Pardon ! On regarde tout de suite. »

     (J’ai pas faim, qu’est ce que je vais prendre ? Pff ! que des truc copieux ! Ca me saoule de lire cette carte ! Bon aller, au pif ! Tiens il y a des salades. Ok, une salade.)

     « Tu vas prendre quoi ? 

    Une salade.

    Moi aussi. Quelle salade ?

    Paysanne.

    Poulet. »

     Oups, la serveuse est repartie. On recommence à se dévisager et à rire. Mince ça commence à devenir étrange. On regarde par terre, autour de nous et on se regarde encore et on rit encore.

     « Ou là ! Ca commence à devenir bizarre. »

     Et on rit. Et puis le silence se fait, on ne glousse plus. Je suis gênée. Et si on avait plus rien à se dire.

     La serveuse revient, on passe commande, elle repart. Elle nous apporte les deux bières que nous avons commandées. Le silence, de nouveau.

     (On ne va pas s’en sortir. Vite une connerie à dire, le faire rire, vite… humm…humm… humm… )

     « Bon ben, voilà… on s’est tout dit !... Salut ! » Je fais mine de me lever.

    Il rit. Ouf ! Il dit :

     « Le silence ne me dérange pas.

    Je sais.

    Il n’est pas nécessairement le témoignage… C’est pas forcément parce qu’on s’ennui.

    Nous en avons eu plein, ils n’étaient pas désagréables.

    Non…

    C’est à cause des salades. Elles n’arrivent pas.

    Oui, c’est vrai… »

     On se regarde encore, on ne rit plus, on sourit, on est moins gênés. J’ai envie de l’embrasser. 

     (Mais ça va pas, non ? Qu’est ce qui te prends ? T’es pas bien ?)

     On se regarde toujours, j’adore cette sensation. Avoir envie de l’embrasser et ne rien faire. C’est délicieux. 

     Les salades sont arrivées. Nous avons commencé à manger. 

     « Beuh ! Je n’aime pas la betterave. Il y a plein de betterave. Pourquoi ils ne mettent pas la liste des ingrédients des salades sur le menu ?

    Tu n’aimes pas la betterave ?

    Non, je n’ai jamais aimé.

    C’est embêtant.

    D’habitude ça ne me gêne pas, il suffit de ne pas en manger. »

     Il sourit. J’aime bien son sourire. J’aime bien la tête qu’il a quand il sourit.

     (Il a une tête de souris. C’est mignon les souris. Arrête de bêtifier, c’est ridicule.)

     Le silence s’installe de nouveau. 

     « Bla bla blablabla, bla bla, bla bla bla. Blablabla blabla blaa. … » 

     Je raconte n’importe quoi d’un air inspiré. Quand je vois qu’il accroche,

     « Tu vois, c’était bien la faute de la salade. Regarde, on mange, on parle. Il fallait juste qu’elles arrivent. »

     Et nous nous sommes mis à parler vraiment. Je n’ai pas mangé ma salade. Il a parlé de lui, j’ai parlé de moi. Il m’a posé des questions personnelles, très personnelles. J’ai répondu avec sincérité. J’ai posé des questions moins personnelles, préférant un abord moins direct. Il a répondu, je crois aussi avec la même sincérité. Sa femme est enceinte, et il a peur. Comme toujours, m’a t’il dit. Je lui ai parlé de ma relation avec mon mari, faite de bonheur et de frustration. Nous avons parlé de l’âge adulte. Tenter de redéfinir la maturité. Nous avons parlé et parlé encore. Nous nous sommes dévisagés, sans rire. Puis nous avons quitté le restaurant. Chemin du retour vers la bouche de métro. 

     Je lui demande si ce n’est pas à ce coin de rue qu’il avait un appartement, autrefois.

     « Oui, non, une rue plus haut. ...  C’est là que tu m’as sauté dessus la première fois.

    C’était la première fois ? »

     Il rit. (J’étais sincère. Qu’est ce qui le fait rire ? Ma naïveté ? A moins qu’il y ait un sens caché…)

     « J’aimais bien notre relation.

    Moi aussi. Nous l’avons toujours. J’aime notre relation. »

     (Qu’est ce que ça veut dire ? Qu’il souhaite que ça reprenne comme avant ? Nous étions amis et amants occasionnellement. Il ne parle que du coté durable ou englobe t il aussi l’occasionnel ?)

     Nous nous disons au revoir. Nous nous faisons la bise en nous tenant à deux bras, puis, mains dans la main nous nous promettons de nous revoir. Je me souviens des ses mains, si belles, si douces. Nous nous disons à quel point nous sommes heureux de nous êtres revus. 

    On s’est serré dans les bras l’un de l’autre, comme la dernière fois que nous nous sommes dit au revoir, il y a vingt ans. Et de nouveau, la main dans la main nous nous sommes promis de nous revoir, très vite. Quand ma main a glissé de la sienne vers le départ, il l’a retenue et m’a demandé de lui promettre de lui donner mon numéro de téléphone. J’ai promis.

    Nous nous sommes quittés heureux, sans envie.


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