• J'ai comme un poids,

    J'ai comme un poids,Comme une envie de vomir, comme une désespérance qui m'envahit.

    Je ne devrais pas être dans cet état-là, et peut être même que c'est pas totalement à cause de ce que je crois, que mon petit ego est bien plus grand que je ne le crois, mais depuis le 13, j'y arrive pas.

    Je n'ai pas été touché, personne de ma famille ou de mes amis ne l'a été, ce n'est qu'un massacre lointain comme il y en a tant, chaque jour, chaque matin. Mais celui-là, c'est pas pareil. Pourquoi il n'a pas le même impacte, je n'en sais rien. J'ai lu les posts de ceux qui s'insurgent contre les émois sélectifs, ben désolée les gars, ces morts m'ont fait plus mal que les autres. Peut être qu'ils étaient trop et trop proches, que les terroristes ne visaient personne donc tout le monde, que je n'ai pas pu, cette fois-ci, tourner la tête, regarder le ciel, et rire d'une mauvaise blague pour oublier, oublier que nous sommes tous si moches, si petits, si tristes. Oublier que la mort nous guette, que la mort est planquée derrière les rires juste avant le désespoir et la solitude et qu'elle me terrifie. Je ne suis qu'une petite égocentrique qui tombe de son château de cartes, mal bricolé, depuis trop longtemps mal rafistolé.

    Un goût dans la bouche de "à quoi bon" et de "pour quoi faire", un air de solitude dérisoire, d'isolement absurde, une sensation de froid, triste et immuable. Encore un petit je, un petit coup de moi, une indécence égotique face au grand tout. Sept cent millions de gens qui souffrent, et moi et moi, et moi.

    Comment dire, expliquer, ne serait-ce qu'à moi-même, cette intense sensation d'absurdité de la vie, mêlée parfaitement à la conscience de passer à côté, le tout englué dans un immobilisme sourd. Je devrais réagir. Dans les films, les gens réagissent. Ils se disent, j'ai frôlé la mort, la vie ne tient qu'à un fil, il faut faire ce que l'on a envie, faire ce que l'on doit, aimer, avant qu'il ne soit trop tard. Oui, je devrais réagir, mais je continue de me regarder soliloquer, sans que rien n'arrive. Pour être pitoyable jusqu'au bout, je crois que je pourrais me faire à l'idée que ma vie n'est rien d'autre qu'un organisme parmi d'autres, si je n'avais cette soif insatiable d'amour, si je n'étais pas ce puits sans fond, cette petite fille aux allumettes, petite Causette. Si j'étais capable de donner autant que je réclame, peut être pourrais je m’accommoder de cela, mais rien n'est assez, je ne compte que ce qui ne rentre pas. Je ne suis pas Causette, je suis banquière, je m'accroche à l'amour comme l'avare à sa cassette, et c'est douloureux, horriblement douloureux, tristement, égoïstement, pitoyablement douloureux.

    Et je n'en reviens pas, n'en reviens jamais de la bêtise des hommes. Hommes toujours prêts à donner des leçons au nom de l'amour de Dieu, l'amour de l'humanité, l'amour des siens. Hommes qui trompent, torturent, emprisonnent, tuent au nom de cet amour. Je n'en reviens pas d'être si humaine, consciente et impuissante.

    Je ne comprends pas pourquoi, ni comment, alors qu'on vient de subir une attaque terroriste, que les enfants ont remplacé les monstres du placard par des ombres noires armées de kalashs et de ceintures d'explosifs, que les morts ne sont pas encore en terre, que les cauchemars brûlent encore les paupières, comment, et pourquoi, le mot unité sonne comme manipulation, le mot souffrance comme business, sécurité comme oppression, dignité comme mensonge. Pourquoi ce qui pourrait nous unir nous divise, pourquoi cette idée même est suspecte, nauséabonde, raillée, dénoncée, conspuée. Pourquoi nous nous montrons du doigt quand on pourrait se prendre dans les bras. Et même sans embrasser des licornes à paillettes en buvant du lait de fleurs cultivées par des Bisounours, ni baiser en orgie gigantesque en la place publique à la chaleur d'un feu de joie, pourquoi on continue de faire semblant d'être plus, plus heureux, plus malheureux, plus riches, plus pauvre, PLUS que l'autre, qui n'est que notre reflet. Mais après tout, c'est peut-être pour ça qu'on le déteste.

    Je ne suis pas quelqu'un de super fort, mais je suis quelqu'un de solide. Je ne nage pas nue, au soleil, dans une immense piscine privée d'une villa de designer  sur la photo de facebook, je ne suis pas un prix Goncourt, ni une star internationale, je ne suis même pas sa sœur ni sa nièce. Je ne suis pas non plus une réfugiée Syrienne ni une rescapée du Darfour. Et j'en ai ma claque d'être obligée de  mugir et de pisser autour de mon territoire pour que l'on me respecte. Je ne supporte plus les regards condescendants parce que j'ai le malheur de ne pas prétendre être PLUS que tel ou tel. J'en ai raz le bol de devoir me battre, jouer des coudes, conspirer, pour cette pantomime absurde. Je suis fatiguée de ne pas être assez riche ou assez pauvre, de ne pas être assez végan, ou trop perchée, pas assez cool, un peu trop love, manquer de punch, trop envoyer, ni soumise, ni domina. J'en ai marre de ces barèmes, ces critères, ces concours de circonstances, ces premiers prix du hasard.

    Depuis ce 13 novembre, je n'arrive plus à me dire "aller", ça va passer, bois donc un coup. J'aurais juste besoin d'un gros câlin. Besoin de me réfugier au creux d'une réassurance. Besoin qu'on me raconte encore la belle histoire pour y croire à nouveau. Mais c'est moi qui raconte, moi qui rassure et qui protège. 

    Et j'ai comme un poids, comme une envie de vomir, comme une désespérance qui m'envahit. J'ai comme un souci de cohérence, une crise de foi.


  • Commentaires

    1
    Stephie
    Jeudi 26 Novembre 2015 à 11:47

    Je t'embrasse fort.

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